L’économie du bien-être : utopie ou nouveau modèle ?

Imaginez une économie où l’indicateur dominant ne serait plus le PIB, mais le niveau de bien-être des individus et la santé de la planète. Un système où la croissance ne serait pas une fin en soi, mais un moyen pour assurer une existence digne, équitable, durable. Cette idée, loin d’être une simple rêverie, prend de plus en plus d’ampleur sous le nom d’« économie du bien-être ». Mais face aux urgences climatiques, sanitaires et sociales, peut-elle réellement représenter un tournant radical ? Ou s’agit-il d’une utopie destinée à embellir un modèle économique déjà à bout de souffle ?

Un constat implacable : la croissance sans frein a un prix

Notre modèle économique actuel fonde sa réussite sur une croissance quantitative, souvent mesurée à travers le PIB. Or, cette croissance a un coût qui ne peut plus être occulté. Surconsommation, épuisement des ressources, déséquilibres sociaux flagrants : les preuves abondent que cette trajectoire est insoutenable. La pandémie de COVID-19 a mis en lumière cette fragilité, en exposant les failles colossales du système au niveau sanitaire, social et économique.

Les inégalités en santé ne cessent de croître, et la crise climatique avance à grands pas, menaçant directement le bien-être collectif. En découlent des maladies chroniques, des tensions sociales exacerbées et une perte de résilience face aux chocs globaux. Dès lors, la question se pose : comment réconcilier progrès économique et préservation de l’humain et de la planète ?

Une autre voie : le modèle de l’économie du bien-être

L’économie du bien-être ne se contente pas de remettre en question la fixation traditionnelle sur la croissance. Elle propose de redéfinir la richesse, en valorisant la qualité de vie, la santé, la justice sociale, et les limites écologiques de notre planète. Inspirée notamment par le modèle de la Donut Economy de Kate Raworth, cette approche vise à satisfaire les besoins essentiels de tous, tout en respectant les « plafonds » environnementaux.

Concrètement, cela signifie déplacer l’attention vers des indicateurs qui mesurent la santé publique, l’équité sociale, la durabilité environnementale, plutôt que de se contenter d’agréger la production économique. Ce modèle cherche à transcender les cloisonnements des politiques publiques classiques en intégrant santé, environnement, travail, et bien-être dans un même cadre.

Les pistes de la transformation : défis et paradoxes

Adopter une économie du bien-être n’est pas une mince affaire. Derrière cette aspiration se cachent des questions délicates : comment mesurer justement le bien-être ? Comment concilier les intérêts divergents des acteurs économiques ? La croissance peut-elle s’effacer sans risques majeurs pour l’emploi ou les services sociaux ?

Par ailleurs, certains craignent que ce concept reste un outil de communication, sans réelle capacité à modifier en profondeur les systèmes en place. Car changer d’indicateurs ne garantit pas l’émergence automatique de politiques publiques plus justes ou durables. Il faut pour cela, accompagner ces idées d’outils cohérents de gouvernance, de réglementations fortes, et d’une volonté politique à long terme.

On observe cependant des expériences concrètes à différents niveaux. En Europe, la Finlande a mis en place un groupe de pilotage dédié à intégrer l’économie du bien-être dans ses politiques, tandis que le Pays de Galles collabore avec l’OMS pour investir dans la santé et la résilience post-pandémie. L’Irlande, elle, élabore un cadre visant à mieux coordonner les politiques autour du bien-être, avec un regard intergénérationnel.

Un nouvel ancrage dans la santé publique et l’équité

L’économie du bien-être place la santé et l’équité au cœur de sa démarche. Elle considère que bien-être ne se limite pas au confort matériel, mais dépend des déterminants sociaux, environnementaux et économiques. Investir dans ces déterminants réduit le fardeau des maladies et renforce la résilience collective. Cette logique offre un levier pour repenser le rôle des dépenses publiques et orienter différemment les priorités politiques, tout en évitant les dépenses cloisonnées qui minent l’efficacité des actions.

Ce modèle, s’il est correctement assimilé, pourrait également permettre de réduire les inégalités criantes. Selon certains travaux, les déséquilibres économiques ont un coût social et sanitaire considérable. Ils entravent le développement durable et compromettent le bien-être global. Adopter une vision intégrée à travers l’économie du bien-être pourrait donc s’avérer stratégique non seulement pour la justice sociale, mais aussi pour la durabilité économique.

Quels impacts dans la vie quotidienne et pour les entreprises ?

Pour le citoyen lambda, s’engager vers une économie du bien-être pourrait signifier un accès plus équitable aux soins, une meilleure qualité de vie, des environnements préservés. Pour les entreprises, cela impose de repenser la notion de productivité et de valeur, au-delà du simple chiffre d’affaires. Le télétravail, par exemple, a bouleversé certaines habitudes et questionne désormais la mesure de la productivité – un signe que les modes traditionnels vacillent face aux nouvelles exigences de bien-être et de durabilité.

Cette transition ne se décrète pas du jour au lendemain. Elle suppose une transformation profonde des systèmes, une gouvernance inclusive et une vigilance constante pour ne pas sombrer dans le greenwashing ou des démarches cosmétiques. Il faut une réelle volonté politique, mais aussi des mécanismes de suivi et de responsabilité au plus haut niveau.

Le cadre européen : leviers et limites

L’Union européenne accompagne ce mouvement avec des outils comme le Fonds de Relance et de Résilience ainsi que le Socle Européen des Droits Sociaux. Ces dispositifs promeuvent une économie plus inclusive et résiliente, sur des bases compatibles avec le bien-être collectif. Pourtant, l’enchevêtrement des politiques et la persistance des intérêts divergents compliquent la trajectoire.

La réussite dépendra en grande partie de la capacité d’intégrer l’économie du bien-être dans les processus habituels de gouvernance, tels que le Semestre européen ou les dialogues sur la croissance durable, avec des indicateurs solides et lisibles par tous.

Le défi international et la dynamique globale

Sur la scène mondiale, plusieurs institutions – de l’OCDE à l’OMS – font avancer le concept en développant des indicateurs et en encourageant les gouvernements à adopter cette approche. Le partenariat international pour une économie du bien-être rassemble aujourd’hui une série de pays engagés dans ce sens. Pourtant, cette dynamique reste fragile face aux impératifs économiques classiques, notamment dans un contexte géopolitique incertain.

Alors que le monde se remet à peine de la pandémie et fait face à la crise climatique, l’économie du bien-être propose un cap. Reste à savoir si cette boussole sera suivie suffisamment vite, ou si elle restera un horizon lointain, séduisant mais impraticable face aux réalités de la croissance économique et des rapports de force politiques.

Vers un nouveau modèle économique ?

L’économie du bien-être n’est pas une promesse facile ni un slogan confortable. C’est un projet ambitieux, qui réclame des ruptures majeures. Elle exige de réapprendre à conjuguer croissance, justice sociale et durabilité écologique. Le chemin est tortueux, parfois semé d’embûches, mais la nécessité s’impose avec force : prolonger le modèle actuel, c’est creuser davantage nos inégalités et accélérer la dégradation planétaire.

Peut-être que l’économie du bien-être est moins une utopie qu’une étape inévitable pour survivre et vivre décemment. Elle invite à redéfinir ce que nous voulons vraiment mesurer : le simple frisson de chiffres toujours plus élevés ou la qualité réelle de la vie sur cette planète, pour tous, aujourd’hui et demain.

Et vous, êtes-vous prêt à mesurer le monde autrement ?

Pour approfondir, cet article de fond sur la croissance versus sobriété interroge les modèles de demain. La question des inégalités économiques reste centrale, comme analyse cet éclairage sur le coût réel des inégalités. Enfin, la pandémie a rebattu les cartes : découvrez comment le tourisme post-pandémie se réinvente, ou comment le télétravail questionne les logiques productives.

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