Le coût économique des inégalités

Le coût économique des inégalités : un débat qui dérange

Les inégalités ne sont pas qu’un thème moral ou social. Elles ont un impact direct, mesurable, parfois insoupçonné, sur notre économie. Depuis des décennies, le consensus semblait établi dans le monde économique orthodoxe : un certain degré d’inégalité serait non seulement inévitable, mais bénéfique à la croissance. Pourtant, la crise financière mondiale de 2007-2008 a bouleversé cette vision, exposant l’envers du décor. Aujourd’hui, comprend-on vraiment combien les fractures économiques pèsent sur la santé globale d’un pays et, au-delà, sur sa société ?

Inégalités et croissance : une vieille théorie remise en question

Depuis la fin des années 1970, la dérégulation et la financiarisation ont mis au second plan la rémunération du travail au profit du capital. Résultat : une explosion des écarts de revenus entre les plus riches et les travailleurs. Les défenseurs de la pensée dominante considéraient que ces inégalités étaient un moteur essentiel de la croissance. Mais cette croyance tenait souvent plus de la théorie que de la réalité tangible. Au contraire, des économistes hétérodoxes, notamment influencés par Keynes, ont démontré que réduire la part des salaires dans le revenu national fragilise la demande, base essentielle de l’activité économique.

Le constat de Stewart Lansley est clair : « la demande dans la plupart des économies est induite par les salaires et non par les profits ». Une baisse des revenus du travail affaiblit donc mécaniquement la croissance. L’économie fonctionne comme un système où la stabilité est favorisée par l’équilibre des revenus, pas leur concentration extrême.

Les quatre étapes qui relient inégalités et crise économique

Plusieurs économistes proches d’organisations internationales telles que le FMI ou l’OCDE ont analysé la crise de 2007-2008 en relation avec la montée des inégalités et en ont déduit une séquence précise :

  • Déséquilibre croissant : La part du revenu attribuée au capital augmente au détriment des salaires depuis les années 1980. En Grande-Bretagne, cette part est passée de plus de 60 % dans l’après-guerre à environ 53 % à la fin des années 2000.
  • Explosion des inégalités : La stagnation du pouvoir d’achat des travailleurs pauvres contraste avec la concentration du revenu dans les mains d’une minorité très riche.
  • Endettement massif : Pour compenser la stagnation des revenus, les ménages ont eu recours à l’endettement, encouragé par des politiques publiques permissives. Aux États-Unis, la dette des 80% les plus modestes a explosé, alors que celle des riches s’est allégée.
  • Bulle spéculative : Les excès de liquidités, fruits des inégalités et de l’endettement, ont alimenté des bulles financières fragilisant l’ensemble du système.

Cette analyse met en lumière la responsabilité directe des inégalités dans la déstabilisation économique et un choc qui a touché l’ensemble des sociétés développées.

Au-delà de l’économie : le système social frappé par les inégalités

Le coût économique, disons-le, ne résume pas l’impact réel des inégalités. D’autres chercheurs, notamment Kate Pickett et Richard Wilkinson, ont apporté une grille de lecture originale et plus large. Ils ont montré que dans de nombreuses sociétés riches, ce n’est pas le niveau moyen de revenu mais la répartition de ces revenus qui détermine la santé sociale globale.

Des données frappantes : au Royaume-Uni, les 5% les plus pauvres vivent près de 8 ans de moins que les 5% les plus riches. Mais la différence ne s’arrête pas là : toxicomanie, violence, taux d’emprisonnement, bien-être des enfants, santé mentale… Tous ces indicateurs s’aggravent parallèlement à l’augmentation des inégalités.

Le constat est troublant : une société très inégalitaire accumule des coûts sociaux, souvent invisibles mais très lourds en termes financiers et humains. Les impacts se répercutent ainsi sur la productivité, la cohésion sociale, et à terme sur l’économie elle-même. Autrement dit, les inégalités alimentent un cercle vicieux qui dépasse le simple prisme des chiffres de croissance.

Le coût chiffré des inégalités : entre chiffres et controverse

Pour ceux qui souhaitent quantifier l’impact des inégalités, quelques travaux offrent des perspectives éclairantes. Par exemple, en 2014, l’ONG britannique The Equality Trust a estimé que les inégalités coûtaient environ 39 milliards de livres par an à la Grande-Bretagne, un montant comparable aux dépenses militaires nationales.

Quelques années plus tôt, la New Economics Foundation estimait que si le Royaume-Uni agissait pour devenir aussi égalitaire que le Danemark, cela pourrait générer 3 655 milliards de livres d’économies cumulées d’ici 2050. Autant d’argent libéré pour investir dans la santé, l’éducation, les services publics ou la transition écologique.

Cependant, ces estimations sont loin de faire l’unanimité. Certains économistes argumentent que ces calculs reposent sur des hypothèses discutables ou manquent de prise en compte de mécanismes complexes. D’autres, plus conservateurs, contestent l’idée que les inégalités soient la cause première des crises économiques, appelant à une analyse plus fine et contextualisée.

Les inégalités dans la balance politique et économique

Malgré les données, le débat ne se résume pas à des chiffres : il engage aussi des choix politiques et idéologiques profonds. Si de nombreux économistes continuent aujourd’hui à plaider pour une fiscalité plus progressive et une redistribution plus efficace, les politiques publiques font preuve de prudence, parfois même d’obstruction.

Cette tension explique pourquoi, même face à des analyses de plus en plus robustes sur le rôle des inégalités, les mesures concrètes tardent à venir. Un exemple marquant est le refus du prix Nobel d’économie Thomas Piketty d’accepter la Légion d’honneur en France, dénonçant ce qu’il qualifie de mépris politique envers les questions d’inégalités.

Pour une société engagée dans sa réflexion sur son avenir, la question des inégalités est donc double : quel coût sommes-nous prêts à accepter ? Et surtout, quels choix collectifs sommes-nous capables de faire pour modifier la trajectoire ?

Inégalités et services publics : un lien à ne pas oublier

Enfin, l’impact des inégalités ne s’arrête pas à la sphère privée. Elles influent aussi sur la gestion et la nature des services publics, souvent fragilisés par des politiques de privatisation, qui peinent à répondre de manière juste et efficace aux besoins de populations de plus en plus diversifiées. Ce sujet devient crucial pour qui s’intéresse à la justice sociale et à la durabilité économique. À ce propos, il est intéressant de consulter les analyses proposées par EcoTerritoires sur les services publics face à la privatisation qui explorent comment la privatisation accentue certains effets pervers des inégalités.

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