Le commerce international, jadis moteur inébranlable de la mondialisation, est en pleine métamorphose. Les flux qui semblaient s’accélérer sans fin depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale plafonnent, parfois reculent. Ce ralentissement n’est pas une simple pause, mais le signe d’une reconfiguration profonde, nourrie par les tensions géopolitiques, les changements économiques et l’évolution de nos modes de production et consommation. Qu’est-ce qui provoque cette mutation, et comment le Canada, typique petite économie ouverte, peut-il se positionner dans ce nouveau paysage ?
Le commerce international à la croisée des chemins
Depuis plusieurs décennies, le modèle dominant vantait les mérites du commerce ouvert : innovation accélérée, production efficace, diversité des choix et baisse des prix pour les consommateurs. Pour des pays comme le Canada, où un tiers des revenus dépend des exportations, ce système semblait une garantie de prospérité. Pourtant, on observe depuis environ 15 ans un ralentissement net de la croissance des échanges internationaux. Ce n’est pas un hasard ni un effet conjoncturel, mais la cristallisation d’un ensemble de forces contraires.
La Chine, moteur incontesté de la croissance manufacturière mondiale, revoit sa place, et les économies avancées ne croient plus au libre-échange sans aucune réserve, voire en contestent certains piliers. Les tensions géopolitiques, amplifiées par les préoccupations sécuritaires, se traduisent par des frictions commerciales, que l’on voit dans les nouvelles barrières, les sanctions économiques et les restrictions technologiques. Par ailleurs, la population et les gouvernements interrogent davantage les externalités sociales et environnementales du commerce – une dimension encore mal intégrée mais incontournable.
Tendances lourdes du commerce post-globalisation
On peut identifier trois grandes tendances qui redessinent le commerce international. D’abord, le ralentissement du commerce des biens, notamment manufacturés, observé surtout dans les économies développées. Par contraste, les services – formation en ligne, génie logiciel, finance dématérialisée – prennent une place accrue, portés par la digitalisation et la connectivité globale. Cette évolution modifie les dynamiques de création de valeur et de concurrence entre pays.
Ensuite, la nature même des relations commerciales change : les flux ne sont plus simplement entre pays pairs ou alliés, mais voient s’intensifier des rivalités commerciales où la Chine, tout en restant un acteur central, induit une compétition directe avec plusieurs économies avancées. Ce face-à-face engendre une complexification accrue, où questions de souveraineté économique et d’autonomie stratégique deviennent prioritaires, sans négliger l’impact sur les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Enfin, la montée des risques – crises sanitaires, comme la pandémie de Covid-19, conflits armés, sanctions économiques – démontre que le commerce international est désormais plus vulnérable aux chocs exogènes. Cette fragilité se traduit concrètement par des interruptions, des hausses de coûts, mais aussi par une pression pour diversifier les fournisseurs et rélocaliser certaines productions, modifiant ainsi profondément l’organisation économique classique.
Pour le Canada, une économie ouverte en pleine mutation
Le Canada se trouve au cœur de ces changements. La croissance de ses exportations s’est ralentie malgré une demande accrue dans ses principaux marchés. Pourtant, un signe positif réside dans l’essor des services numériques, où le pays bénéficie d’une réputation solide en informatique, gestion et finance. Cette évolution pourrait compenser en partie le déclin relatif de certains secteurs manufacturiers, tout en contribuant à renforcer la position canadienne dans l’économie digitale mondiale.
Cependant, la montée des tensions géopolitiques et des restrictions commerciales s’accompagnent de risques particuliers pour les chaînes d’approvisionnement, déjà soumises à la pression des crises sanitaires et des aléas internationaux. Le recours aux stratégies de résilience économique devient une priorité, tout comme l’exploration de solutions alternatives comme les monnaies locales, qui peuvent soutenir des réseaux économiques plus autonomes et solidaires.
Défis, opportunités et responsabilités à l’horizon
Le panorama ne se limite pas aux risques. La restructuration post-globalisation offre aussi des opportunités : les partenaires commerciaux cherchent désormais à diversifier leurs fournisseurs et réduire leur dépendance à des zones critiques comme certaines parties de la Chine. Pour le Canada, cette recherche de stabilité et de fiabilité peut être un levier important tant pour ses exportations que pour attirer des investissements à valeur ajoutée.
Néanmoins, solidifier ses relations commerciales passe aussi par une capacité à peser dans les négociations internationales, à s’engager dans les débats sur les accords commerciaux et la souveraineté économique. Il ne s’agit plus uniquement d’exporter ou d’importer, mais de participer activement à la redéfinition des règles, pour ne pas subir un ordre mondial en recomposition.
Il faudra par ailleurs composer avec davantage de chocs d’offre à l’avenir, ceux-ci impactant entreprises et travailleurs, nourrissant potentiellement l’inflation et provoquant une instabilité économique durable. L’enjeu sera de gérer ces risques tout en maintenant une économie forte et inclusive – un défi immense pour les autorités, les acteurs économiques et la société civile.
Et demain ?
Le commerce international dans sa phase post-globalisation n’est plus un simple vecteur de croissance linéaire. Il est aujourd’hui un terrain d’ajustements complexes, entre antagonismes et coopérations redéfinies. Ce qui dépendra des choix stratégiques, de la capacité à innover, mais aussi de la maturité collective face à des enjeux globaux : écologiques, sociaux, géopolitiques.
Restera à observer si ce nouveau commerce post-globalisé saura intégrer les leçons du passé, notamment celles issues des nombreuses périodes de crises répétées, ou s’il renforcera les fractures existantes. Une chose est certaine : le commerce international ne sera plus le même. Et comprendre cette mutation est une clé essentielle pour tous, au Canada comme ailleurs.