Plus de 30 ans après l’émergence officielle du concept de dette climatique, la facture continue de grossir sans que personne ne règle le chèque. En 2023, les pays en développement encaissent chaque année des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars de pertes liées à des phénomènes extrêmes – inondations, sécheresses, cyclones –, directement liés aux dérèglements climatiques. Pourtant, alors que la planète s’enfonce dans une crise écologique sans précédent, les mécanismes pour financer les réparations demeurent embryonnaires, malgré les engagements pris. Cette dette, qui ne cesse de s’alourdir, suscite une question aussi simple qu’explosive : qui va payer ?
Une dette implicite mais colossale
La dette climatique est loin d’être un simple concept abstrait destiné aux négociateurs de la COP. Elle se traduit par des pertes humaines, économiques et écologiques réelles, souvent irréversibles pour les nations les plus fragiles. En substance, elle correspond aux coûts que les pays du Sud doivent supporter pour réparer les dommages causés principalement par l’activité industrielle et fossile du Nord. Ces dommages dépassent largement les simples dommages économiques : disparition de terres cultivables, déplacements forcés de populations, voire extinction de patrimoines culturels.
Pourtant, malgré cette urgence, le Fonds dédié aux pertes et dommages réclamé par plusieurs pays en développement comme une obligation morale et politique reste sans fonds dédiés pérennes. Les discussions sur la création d’un mécanisme financier spécifiquement destiné à cette dette, relancées lors de la COP27, montrent que la nécessité d’une réponse concrète s’impose, mais aussi que les oppositions politiques et économiques demeurent puissantes.
Les racines de ce passif : responsabilités historiques et disparités géographiques
Le principe fondamental qui sous-tend la dette climatique est celui des responsabilités différenciées. Il est ancré dans la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique, signée en 1992. Son essence ? Les pays riches, industrialisés depuis le 19e siècle, ont accumulé une majorité des émissions de gaz à effet de serre qui alimentent aujourd’hui le réchauffement. C’est leur modèle de développement fossile qui a provoqué les dégâts.
À titre d’illustration, les pays développés représentent toujours environ 70 % des émissions cumulées de CO2, tandis que les nations plus pauvres, souvent situées dans des zones particulièrement vulnérables, ont un impact climatique marginal mais subissent les conséquences les plus dramatiques.
En pratique, cela signifie que la dette réelle est concentrée à la fois géographiquement, avec des pertes dramatiques dans les pays tropicaux et insulaires, et historiquement, sur les épaules des économies ayant longtemps exploité intensivement les combustibles fossiles. Or, cette dette, qui n’est ni reconnue comptablement ni remboursée financièrement, creuse un fossé entre justice environnementale et économie mondiale actuelle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes
La magnitude financière de la dette climatique est vertigineuse. Des études récentes estiment que le coût annuel des pertes et dommages pourrait atteindre entre 290 et 580 milliards de dollars d’ici 2030, pour s’envoler jusqu’à 1 700 milliards d’ici le milieu du siècle si rien n’est fait. Pourtant, les pays vulnérables n’ont pas les moyens de financer ces montants colossaux autrement que par l’endettement extérieur, renforçant ainsi leur précarité économique et sociale.
En comparaison, en 2021, l’aide internationale dédiée à l’adaptation et à la réparation n’a jamais dépassé quelques milliards, majoritairement sous forme de prêts à rembourser. Assez pour illustrer un cercle vicieux infernal : les pays qui souffrent le plus paient pour se reconstruire, et leurs marges de manœuvre restent limitées.
Oppositions et blocages : un débat piégé
La question de qui doit payer pour cette dette est loin d’être qu’un simple enjeu financier. C’est un combat politique et moral. Les pays du Nord hésitent, rechignent, ou même refusent encore de reconnaître la nature de cette dette. Les discussions sur la fiscalité carbone, les transferts financiers et les mécanismes de compensation butent sur des intérêts contradictoires très puissants.
Par ailleurs, le sujet est souvent évacué dans les négociations internationales au nom d’un compromis pragmatique ou d’une crainte d’ouvrir la boîte de Pandore financière. La crainte d’avoir à financer « à vie » les conséquences du changement climatique sans garantie de contrôle sur la gestion de ces fonds freine les avancées. Pourtant, repousser cette nécessaire solidarité internationale, ce n’est pas seulement mettre en péril les plus vulnérables : c’est aussi nier qu’en réalité, ce sont tous les habitants de la planète qui seront impactés à long terme.
Changés de paradigme : la fiscalité carbone et la justice environnementale
Pour commencer à combler cette dette, plusieurs pistes sont avancées dans les milieux alternatifs et par certains experts économiques : une taxe spécifique sur les superprofits de l’industrie des énergies fossiles, le renforcement des systèmes de quotas carbone, ou encore une taxe sur les transactions financières liées aux émissions. Ces mesures pourraient générer des fonds considérables spécifiquement destinés aux pertes et dommages climatiques.
Cependant, leur mise en œuvre bute sur la résistance politique des grands acteurs économiques et géopolitiques, souvent peu enclins à mettre en péril leurs modèles dominants. Dommage, car comme l’analyse l’ONG Eco-Territoires, il ne s’agit pas uniquement d’une question de justice mais aussi d’un enjeu économique stratégique pour une transition réellement soutenable.
Des publics concernés, des conséquences concrètes
La dette climatique ne concerne pas que les diplomates ou les ministres. Elle crève l’écran dans la vie quotidienne de millions de personnes. Chaque tempête, chaque vague de chaleur, chaque sécheresse dans les régions en développement témoigne de l’écart creusé entre ceux qui ont pollué et ceux qui paient. Pour des centaines de millions d’êtres humains, l’avenir est directement lié à la capacité de la communauté internationale à reconnaître et financer cette dette.
Les entreprises aussi sont mises en première ligne. Elles doivent désormais intégrer ces réalités dans leurs bilans environnementaux, réfléchir à leur contribution réelle à la dette écologique et, dans certains cas, participer au financement des solutions. La question de la dette climatique éclaire aussi le débat autour de la transition économique et sociale, qui ne peut ignorer les inégalités mondiales.
De la conscience à l’action
La dette climatique est donc un épicentre où se croisent économie, justice, politique, et écologie. Son traitement ne pourra être uniquement financier : il devra être politique, économique, social et écologique. Pour l’heure, la transparence sur la dette réelle et la reconnaissance des responsabilités historiques constituent une condition sine qua non pour avancer.
Le projet de créer un mécanisme financier à la COP27 est une première étape, mais il faudra que cet engagement aille au-delà des intentions et trouve des financements réellement adossés à des ressources adéquates et pérennes. Rien ne garantit, à ce stade, que cela soit possible.
Le chemin vers la réparation de la dette climatique est semé d’embûches, mais le refus d’en parler serait la faillite morale du siècle. Dès lors, la question n’est pas seulement qui paiera, mais même si cette dette, si lourde soit-elle, peut encore être honorée dans l’impératif temps qu’exige la lutte contre le changement climatique.