Dette verte : solution ou nouveau risque ?

L’État émet aujourd’hui pour des milliards d’euros d’obligations vertes, vantées comme une bouffée d’oxygène pour financer la transition écologique. Mais ce mécanisme, qui consiste à faire porter sur la dette publique le poids des investissements « verts », est-il vraiment la clé d’un avenir durable ou se cache-t-il derrière un alibi financier ?

Un pari financier aux multiples enjeux

La question paraît simple en surface : face à l’ampleur des défis climatiques, l’argent public manque. Pourquoi ne pas créer une « dette verte », une ligne budgétaire dédiée à financer les projets environnementaux, tout en continuant de recourir à l’emprunt ?

La réponse exige d’entrer dans les détails. La transition vers une économie bas-carbone requiert un effort colossal, avec des investissements estimés à 2 à 3% du PIB de l’Union européenne jusqu’en 2030. Le défi : ici, comme l’ont souligné des économistes de renom, notamment de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Aix-Marseille Université, il ne suffit pas d’émettre des obligations vertes par simple volonté politique.

Il faut s’assurer que cet endettement n’entraîne pas une spirale dangereuse, que la dette verte, loin d’être un mirage, soit réellement soutenable. Et cela implique qu’elle soit adossée à des investissements qui augmentent effectivement la productivité et réduisent la pollution, sans alourdir indûment les charges futures.

Comprendre la dette verte : un outil aux faces multiples

La dette verte, en pratique, est un instrument financier par lequel les États ou collectivités publiques lèvent des fonds spécifiquement dédiés à des projets considérés comme écologiques. Par exemple, la rénovation énergétique des bâtiments, les infrastructures résilientes contre les aléas climatiques, la capture de carbone, ou encore le développement des énergies renouvelables.

En France, leader européen, le montant de ces emprunts a atteint près de 62 milliards d’euros en 2024. Cependant, cette dette est-elle réellement « verte » en substance ? L’enjeu dépasse la simple étiquette. L’important est la qualité réelle des investissements financés.

Certaines critiques pointent du doigt un risque de verdissement de façade, où des instruments financiers sont classés comme « verts » sans preuves concrètes d’efficacité écologique. Plus profondément, l’idée que cette dette puisse engendrer une forme de glissement vers un financement « par projet » soulève des questions sur la gouvernance et la priorisation budgétaire à long terme.

Dette verte et croissance économique : un équilibre fragile

La recherche en économie met en lumière la complexité des interactions entre endettement, croissance, pollution et politiques publiques. Le modèle développé par les experts évoqués dans des publications récentes démontre que la dette publique peut s’avérer soutenable et même bénéfique, à condition que les dépenses engagées génèrent une amélioration durable de la productivité.

Un cercle vertueux peut alors se mettre en place : les investissements verts stimulent la croissance, laquelle permet d’augmenter les recettes fiscales, réduisant ainsi la pression sur la dette. Mais cet équilibre est précaire. Si la pollution demeure trop élevée, détériorant la santé des travailleurs ou la qualité des ressources, ou si les impôts sont insuffisants pour financer ces mesures, la dette peut rapidement devenir un fardeau insoutenable.

Dette écologique : conceptualiser au-delà du financier

Surtout, il faut distinguer la dette verte telle qu’on la conçoit aujourd’hui, essentiellement comme un outil de financement, de la véritable dette écologique. Celle-ci ne se mesure pas en euros uniquement, mais en services écosystémiques dégradés ou consumés, liés à la pression humaine sur la nature. Ce concept, exploré par des spécialistes comme Alexandre Rambault et Jacques Richard, insiste sur le coût réel que nous faisons peser sur la capacité des écosystèmes à se régénérer.

Ce qui alimente ce débat est la mise en garde : la dette financière, même verte, ne peut masquer l’aggravation d’une dette écologique croissante et non comptabilisée. En janvier 2025, Christophe Béchu, ministre en charge du climat, explicitait cette idée en soulignant que « tout ce que nous ne faisons pas aujourd’hui nous coûtera plus cher demain ». La dette écologique se paye au prix fort, bien au-delà des chiffres officiels.

Des conditions strictes pour éviter un piège financier

La soutenabilité de la dette verte dépend donc de plusieurs facteurs : efficacité des investissements, sensibilité de la productivité à la pollution, niveau initial d’endettement, et politique fiscale rigoureuse. Une dette verte perçue comme un outil de choix pour la transition doit être utilisée dans un cadre clair, en évitant les « subventions inefficaces » qui alourdiraient la charge sans gains mesurables, comme les aides aux véhicules électriques sans réel déploiement d’une énergie décarbonée.

Par ailleurs, il y a un vrai danger à ne considérer la dette que sous l’angle financier, sans intégration des coûts environnementaux réels. La perspective d’une « finance verte » doit être accompagnée par une vision globale qui inclut l’impact sur la biodiversité, la santé publique et la résilience territoriale.

Implications pour les citoyens et les décideurs

Cette complexité a des conséquences concrètes. Pour le grand public, la dette verte ne doit pas apparaître comme une simple « promesse » pour un futur verdoyant à crédit. Elle est un contrat social engageant les générations d’aujourd’hui et de demain. Une dette mal maîtrisée peut compromettre l’accès à des services publics essentiels ou accroître la pression fiscale.

Pour les collectivités, l’article 49 undecies du projet de loi instaurant une nouvelle annexe « impact du budget pour la transition écologique » vise à mieux identifier la part de la dette dédiée aux transitions. Cette mesure, si bien appliquée, peut aider à une gestion plus transparente et ciblée des fonds, mais suscite aussi la crainte d’un « arbitrage projet par projet » qui risquerait de fragmenter la vision d’ensemble.

Enfin, pour les entreprises et investisseurs, l’émergence de ces obligations vertes crée de nouveaux marchés financiers, avec ses opportunités et ses risques, notamment face à la tentation du greenwashing ou d’une réglementation encore balbutiante.

Une dette qui interroge l’avenir

La dette verte oscille donc entre promesse et menace. Si elle est bien employée, elle peut être un levier puissant pour une croissance durable. Si elle est mal calibrée, elle risque d’ajouter à la vulnérabilité économique une faille environnementale plus vaste.

La dette verte, à l’image de la transition écologique elle-même, est une équation aux multiples inconnues. Les prochaines années seront cruciales pour déterminer si les politiques publiques sauront tirer parti de cet outil en évitant les pièges financiers et écologiques.

En attendant, la vigilance reste de mise, car derrière la dette verte, ce n’est pas seulement un bilan financier qui se joue, mais le futur vivant de nos territoires et de nos sociétés.

Pour prolonger cette réflexion, il est essentiel d’examiner les dynamiques territoriales qui favorisent une croissance durable et résiliente : comment l’éducation stimule la croissance durable, ou encore les facteurs de résilience économique face aux crises. À l’heure de la dette, ce sont des questions de fond qui appellent des réponses urgentes.

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