La France pourrait perdre près de 1 100 milliards de dollars d’actifs d’ici 2050 si elle persiste à retarder sa transition énergétique. Ce n’est pas une hypothèse abstraite ni un avertissement lointain, mais la conclusion d’un rapport alarmant de l’ADEME publié en décembre 2023. Voilà un chiffre à faire frémir : 50 milliards de dollars perdus chaque année pendant deux décennies, soit un gouffre économique qui menace directement la robustesse financière du pays. Pourquoi ce décalage coûte-t-il si cher ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?
Un retard aux frais de l’économie réelle
La transition énergétique n’est pas simplement un sujet de discours militants ou un défi environnemental réservé aux experts. Elle est un indicateur de santé économique, un pivot autour duquel s’articule la capacité d’un pays à maintenir sa compétitivité. L’ADEME s’alarme d’un scénario où la France continuerait à s’appuyer sur les énergies fossiles jusqu’en 2030, argumentant que cette inertie provoquerait la destruction massive de valeur. Ces actifs, souvent des infrastructures énergétiques, des entreprises liées aux énergies carbonées, et des stocks de ressources, deviendraient « échoués », c’est-à-dire perdraient substantiellement leur valeur parce qu’ils ne seraient plus compatibles avec une économie bas-carbone et les exigences climatiques mondiales.
Des dangers méconnus derrière le chiffre colossal
Pourquoi une perte d actif aussi massive ? Parce que maintenir le cap actuel, c’est freiner l’innovation, retarder l’adoption des technologies vertes et alourdir le système énergétique avec des infrastructures obsolètes, coûteuses en fonctionnement et en entretien. Au-delà de la simple comptabilité financière, cela signifie rater le train de la modernisation de l’économie, et limiter la création d’emplois verts qui pourraient compenser ces pertes. Sur ce point, un panorama des emplois verts montre clairement que ces filières sont une opportunité réelle, et non une simple illusion de croissance.
Un constat qui nous ramène à la réalité politique
Le rapport de l’ADEME coïncide avec la publication des bilans prévisionnels de RTE pour 2025-2035, qui confirment un net déficit dans le développement des renouvelables en France. Greenpeace France, parmi d’autres voix critiques, souligne que ces chiffres ne doivent pas devenir un prétexte pour ralentir encore cette transition, mais au contraire pour accélérer la mutation. Ce freinage, souvent nourri par des choix politiques incohérents, par une instabilité du cadre législatif (stop & go permanents), et par un lobby fossile encore puissant, est à l’origine directe de la stagnation observée dans certains secteurs clés comme le bâtiment, les transports, ou l’électrification des usages.
Des politiques publiques qui pèsent sur la décarbonation
Les politiques énergétiques en France peinent à embrasser pleinement les enjeux actuels. En plus des retards accumulés, on observe une contradiction puissante : alors que le potentiel de déploiement des énergies renouvelables reste intact, les autorités semblent parfois hésiter à accompagner leur développement massif. Cela se traduit par des ralentissements dans les installations solaires ou éoliennes, paradoxalement au moment où les populations locales s’avèrent majoritairement favorables à ces solutions. Le rôle des politiques publiques dans la croissance économique est déterminant : leur inertie met en péril non seulement le climat, mais aussi la capacité du pays à générer des richesses durables.
Conséquences concrètes : du PIB à la facture énergétique
Perdre 1,5 point de PIB en 2030 et jusqu’à 5 points en 2050, ce n’est pas une abstraction : c’est moins d’investissement public et privé, moins de financement pour l’innovation, une pression accrue sur les ménages, et souvent plus de chômage. Le ralentissement dans la rénovation énergétique et le développement d’une mobilité électrique abordable, par exemple, freine l’amélioration du pouvoir d’achat à long terme. Par ailleurs, la stagnation de la consommation électrique, malgré les besoins croissants liés à la décarbonation, illustre un cercle vicieux : la peur d’investir dans le renouvelable parce que les perspectives à court terme sont incertaines, ce qui limite le développement industriel et amplifie la dépendance aux énergies fossiles.
Un avenir en sursis : opportunités ou menaces ?
Alors que la France peine à sortir de ce cercle vicieux, ailleurs dans le monde les énergies renouvelables gagnent du terrain, produisant une électricité plus compétitive, rapide à déployer, et moins dépendante des fluctuations géopolitiques. Là où la influence des grandes entreprises peut parfois ralentir le changement, la mobilisation citoyenne et la pression internationale pour des transitions justes et rapides deviennent incontournables.
La capacité à embarquer les professionnels, les collectivités, et les citoyens est d’autant plus cruciale qu’elle se matérialise déjà dans plusieurs filières porteuses – comme la rénovation énergétique, la mobilité électrique, et le déploiement des renouvelables. Celles-ci représentent autant de voies pour relancer l’emploi, impulser un développement durable et préserver la souveraineté énergétique française, encore fragile.
Au-delà du climat : une question de survie économique
Face à une croissance économique qui stagne, aux fragilités géopolitiques exacerbées, et à l’urgence climatique, remettre en cause la stratégie énergétique, c’est avant tout défendre un projet de société viable sur la durée. Le retard dans la transition énergétique n’est pas seulement un problème de pollution ou d’émissions de carbone ; il est une bombe à retardement financière qui menace la densité même de notre tissu industriel et social.
À l’heure où le gouvernement tarde toujours à publier sa Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE), attendre encore pourrait signifier creuser un sillon dont on ne sortira plus facilement. Le défi est clair : aller plus vite, mieux, et en cohérence avec les attentes de la société civile, qui soutient massivement le développement des renouvelables, et la construction d’un modèle économique compatible avec les limites planétaires.
Pour approfondir cet enjeu, il est essentiel de comprendre les véritables secteurs en expansion et ceux qui recrutent, pour saisir où se joue la prochaine bataille économique et sociale liée à cette transition. La dynamique est là, palpable, mais la volonté politique devra s’en saisir pleinement pour éviter que la France ne devienne le pays de la lenteur, et du renoncement.
Entre la stagnation d’aujourd’hui et le potentiel d’une décarbonation réussie, le choix reste davantage politique qu’économique. Une question reste ouverte : combien de temps la France pourra-t-elle encore se permettre ce luxe dangereux de l’attentisme ?